Comment le changement climatique affecte-t-il l’économie ?
Un débat controversé :
pour certains, le climat n’a pas ou peu d’impact sur une société moderne
pour d’autres, son impact est majeur
Un problème empiriquement difficile :
le climat est multi-dimensionnel (température, précipitations, extrêmes…)
la société humaine est multi-dimensionnelle
de nombreux facteurs confondants
L’expérience (scientifiquement) idéale :
prendre des planètes identiques
modifier le climat pour la moitié d’entre elles (groupe de traitement)
comparer les planètes “traitées” aux planètes témoins
→ Une telle expérience n’est pas réalisable !
Une vieille idée : le climat façonne l’activité humaine
Les cinq zones de la Terre, Macrobe, Commentaire au Songe de Scipion, v. 1150 (Copenhague, Bibl. royale, NKS 218 4°)
Ve s. av. J.-C. : Parménide divise le monde en cinq zones : une torride (trop chaude), deux glaciales (trop froides), deux tempérées
Aristote : seules les zones tempérées sont habitables… celle où il vit !
Fin des années 1970 : l’essor de la science du climat pousse les économistes à estimer les conséquences d’un climat qui change sur des secteurs comme l’agriculture (d’Arge 1975 ; Adams et al. 1988)
→ Comment les mesurer ? Avec des modèles…
Source : Auffhammer (2018), p.41
Quelques exemples de secteurs touchés par le changement climatique
Agriculture
dépendance aux conditions climatiques (température, eau)
variabilité des rendements, pertes de revenus pour les agriculteurs
Énergie
moins de demande de chauffage, plus de demande de climatisation (effet net sur les coûts ?)
coût accru du refroidissement des centrales nucléaires et à charbon
Santé
hausse des maladies liées à la chaleur (cardiovasculaires, respiratoires)
propagation de maladies vectorielles (paludisme, dengue) dans des zones jusque-là épargnées
Infrastructures
dommages causés par les catastrophes naturelles
coût de l’adaptation pour rendre les infrastructures plus résilientes
On cherche la trajectoire la moins coûteuse pour l’atteindre
Chiffre clé : le prix du carbone nécessaire pour tenir l’objectif
Exemple : les scénarios du GIEC
Analogie : isolation de son logement
Coût-bénéfice
j’isole tant que le dernier euro dépensé me fait économiser au moins un euro de chauffage ;
le niveau d’isolation final est un résultat.
Coût-efficacité
je veux atteindre l’étiquette DPE C (objectif fixé);
je cherche la façon la moins chère d’y arriver ;
le niveau d’isolation final est un objectif fixé.
Fonction de dommages
Le coût-bénéfice suppose de pouvoir chiffrer les dommages en euros ; le coût-efficacité contourne cette difficulté en fixant l’objectif hors du modèle.
William Nordhaus
Années 1970 :
l’économie de l’environnement s’intéresse à la rareté des énergies fossiles (Solow, Stiglitz, Dasgupta & Heal, 1974) suite au premier choc pétrolier
Nordhaus déplace le regard du carbone dans le sol vers le carbone dans l’atmosphère
1975-1977 :
premiers modèles énergétiques d’équilibre partiel (production exogène)
Début des années 1990 :
DICE (Dynamic Integrated model of Climate and the Economy), 1e modèle d’équilibre général climat-économie, puis RICE (version à 12 régions)
2018 prix nobel: “for integrating climate change into long-run macroeconomic analysis”
Avec la calibration de Nordhaus (\(\Omega_2 \approx 0{,}0024\), DICE-2016) :
Réchauffement
+1 °C
+2 °C
+3 °C
+4 °C
+6 °C
Perte de PIB
≈ 0,2 %
≈ 1 %
≈ 2 %
≈ 4 %
≈ 8 %
Quadratique : faible au début, puis s’accélère
Des dommages modestes… comparés aux estimations empiriques : Burke et al. (2015) ≈ −20 % de revenu mondial en 2100 ; Bilal & Känzig (2024) ≈ −23 % par °C à long terme
→ \(\Omega\) est le paramètre le plus débattu (Auffhammer 2018 ; Pindyck 2013)
On compare chaque pays à lui-même : une année plus chaude que d’habitude vs une année normale
Effet fixe pays\(\alpha_i\) : neutralise ce qui est propre à un pays et stable (géographie, institutions, culture)
Effet fixe année\(\gamma_t\) : neutralise les chocs communs à tous (crise de 2008, chocs pétroliers)
Les écarts de température d’une année à l’autre sont « quasi aléatoires » → effet plausiblement causal
✗ Limite : on mesure la réaction à la météo (un choc d’un an), pas au climat (un changement durable) → l’adaptation de long terme est mal captée
Sources : Auffhammer (2018), p.43-44 ; Burke et al. (2015)
Burke et al. (2015) : une courbe en cloche
166 pays, 1960-2010
La courbe : effet de la température moyenne annuelle sur le PIB par habitant
Production maximale vers 13 °C, puis chute de plus en plus forte
Les pays froids (Allemagne, Royaume-Uni) gagneraient un peu à se réchauffer ; les pays chauds (Inde, Nigeria, Indonésie) perdent déjà
Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2a
Riches et pauvres
On estime la courbe séparément pour les pays riches et pauvres
Les deux courbes sont statistiquement semblables
Les pays riches ne sont pas protégés par leur richesse : au-delà de ≈ 13 °C, ils perdent eux aussi
Les pays pauvres souffrent davantage surtout parce qu’ils sont plus chauds, pas parce qu’ils réagiraient différemment
Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2b
Peu d’adaptation au fil du temps
Les deux courbes pour 1960-1989 et pour 1990-2010 sont quasiment identiques
→ Malgré 50 ans de progrès technique et d’enrichissement, la sensibilité de l’économie à la chaleur n’a pas diminué
→ Peu de signe d’adaptation : ne pas compter sur elle pour effacer les dommages
→ C’est cette courbe que Burke et al. combinent aux projections climatiques pour chiffrer les pertes en 2100
Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2c
Projections 2100 : empirique vs IAM
PIB mondial par habitant en 2100 : ≈ −23 % par rapport à un monde sans changement climatique (RCP8.5)
Pertes selon le réchauffement : Burke (traits pleins) vsDICE, FUND, PAGE (pointillés, proches de 0)
→ Un ordre de grandeur d’écart avec les fonctions de dommages des IAM
Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 5a et 5d
Critiques
Météo ≠ climat : un choc d’un an n’est pas un réchauffement durable (adaptation ?)
Variable expliquée : niveau ou croissance ? (Auffhammer 2018)
niveau : une année chaude fait baisser le PIB cette année-là, puis l’économie rattrape → dommages temporaires
croissance : une année chaude ralentit la croissance, et la perte ne se rattrape jamais → les pertes se cumulent sur un siècle
Température locale ou globale ? La température mondiale capte aussi ouragans, sécheresses ailleurs, chaînes d’approvisionnement
Ce qu’on sait, ce qu’on ignore
Secteur
Estimations causales
Adaptation prise en compte
Couverture mondiale
Agriculture
✓
✓
✓
Santé et mortalité
✓
✓
✓
Montée des mers, énergie, tempêtes
✓
✓
✗
Agrément du climat (qualité de vie)
✓
≈
✗
Pollution
✓
?
✗
Crime et conflits
✓
✗
?
Migrations, productivité
✓
✗
✗
Forêts, biodiversité, consommation d’eau
✗
✗
✗
→ En 2018, seules l’agriculture et la mortalité « cochent les trois cases »
→ Ces estimations servent à calibrer Ω dans les IAM… pour calculer le coût social du carbone
Source : Auffhammer (2018), Table 1 (d’après la liste de Cline 1992)
Utiliser Ω pour calculer le coût social du carbone
Le coût social du carbone : définition
Coût social du carbone (CSC) : valeur actualisée, aujourd’hui, de tous les dommages futurs causés par une tonne de CO₂ supplémentaire émise aujourd’hui.
Une tonne de CO₂ ≈ un trajet San Francisco → Chicago en Ford Mustang GT
Le CO₂ reste des siècles dans l’atmosphère → on somme les dommages sur ≈ 300 ans
En pratique : on fait tourner l’IAM deux fois (avec et sans la tonne en plus) et on compare les dommages
Dans DICE, le CSC = la taxe carbone optimale (s’il n’y a pas d’autre imperfection de marché)
→ Le CSC n’est pas une donnée physique : il dépend de la fonction de dommages Ω, du taux d’actualisation et du périmètre
Conclusion : les critiques de DICE
« Nordhaus contre le climat » (Jancovici 2018)
Dans un modèle DICE, le PIB ne dépend pas des ressources, dont le climat :
l’énergie et un climat stable y sont traités comme des facteurs parmi d’autres, alors qu’ils sont des conditions de toute production
Une fonction de dommages « paramétrée de façon arbitraire » pour donner un prix à ce qui, par définition, n’en a pas : un climat stable
Un « réchauffement optimal » qui équilibre le coût d’évitement et le coût des dommages… deux coûts incalculables
Ordre de grandeur : ≈ 5 °C séparent la dernière glaciation du climat préindustriel ; DICE juge « optimal » +3,5 °C en 2100
Source : J.-M. Jancovici, « Nordhaus contre le climat », Les Échos, 20 novembre 2018
Références (1/2)
Adams, R. M., McCarl, B. A., Dudek, D. J. & Glyer, J. D. (1988). Implications of Global Climate Change for Western Agriculture. Western Journal of Agricultural Economics, 13(2), 348–356.
Auffhammer, M. (2018). Quantifying Economic Damages from Climate Change. Journal of Economic Perspectives, 32(4), 33–52.
Bilal, A. & Känzig, D. R. (2024). The Macroeconomic Impact of Climate Change: Global vs. Local Temperature. NBER Working Paper 32450.
Bilal, A. & Stock, J. H. (2025). Macroeconomics and Climate Change. NBER Working Paper 33567.
Bouvard, F., Hache, E., Querini, F. & Tchung-Ming, S. (2017). Recommandations pratiques pour l’ACV prospectives. Références et exemples dans le domaine de l’énergie. Rapport SCORELCA.
Burke, M., Hsiang, S. M. & Miguel, E. (2015). Global Non-Linear Effect of Temperature on Economic Production. Nature, 527(7577), 235–239.
Cline, W. R. (1992). The Economics of Global Warming. Institute for International Economics.
Cohen, M. (2024). Réchauffement climatique : quel impact sur la croissance ? The Other Economy (fiche en ligne).
Cutinelli-Rendina, O. (2025). Action publique environnementale, cours 4 : Évaluation de l’impact du changement climatique sur l’économie. Sciences Po Strasbourg.
d’Arge, R. C. (1975). Economic and Social Measures of Biologic and Climatic Change, vol. 6. Institute for Defense Analyses.
Dasgupta, P. & Heal, G. (1974). The Optimal Depletion of Exhaustible Resources. Review of Economic Studies, 41, 3–28.
Dell, M., Jones, B. F. & Olken, B. A. (2012). Temperature Shocks and Economic Growth: Evidence from the Last Half Century. American Economic Journal: Macroeconomics, 4(3), 66–95.
Jancovici, J.-M. (2018). Nordhaus contre le climat. Les Échos, 20 novembre.
Keen, S. (2020). The Appallingly Bad Neoclassical Economics of Climate Change. Globalizations.
Macrobe. Commentarii in Somnium Scipionis, manuscrit, v. 1150. Copenhague, Det Kongelige Bibliotek, NKS 218 4°, fol. 34r.
Mendelsohn, R., Nordhaus, W. D. & Shaw, D. (1994). The Impact of Global Warming on Agriculture: A Ricardian Analysis. American Economic Review, 84(4), 753–771.
Références (2/2)
Moore, F. C., Baldos, U., Hertel, T. & Diaz, D. (2017). New Science of Climate Change Impacts on Agriculture Implies Higher Social Cost of Carbon. Nature Communications, 8, 1607.
Moore, F. C. & Diaz, D. B. (2015). Temperature Impacts on Economic Growth Warrant Stringent Mitigation Policy. Nature Climate Change, 5(2), 127–131.
Moore, F. C., Drupp, M. A., Rising, J., Dietz, S., Rudik, I. & Wagner, G. (2024). Synthesis of Evidence Yields High Social Cost of Carbon due to Structural Model Variation and Uncertainties. PNAS, 121(52), e2410733121.
Nordhaus, W. D. (2018a). Projections and Uncertainties about Climate Change in an Era of Minimal Climate Policies. American Economic Journal: Economic Policy, 10(3), 333–360.
Nordhaus, W. D. (2018b). Evolution of Modeling of the Economics of Global Warming: Changes in the DICE Model, 1992–2017. Climatic Change, 148(4), 623–640.
Pindyck, R. S. (2013). Climate Change Policy: What Do the Models Tell Us? Journal of Economic Literature, 51(3), 860–872.
Rennert, K. et al. (2022). Comprehensive Evidence Implies a Higher Social Cost of CO2. Nature, 610(7933), 687–692.
Schlenker, W., Hanemann, W. M. & Fisher, A. C. (2005). Will U.S. Agriculture Really Benefit from Global Warming? Accounting for Irrigation in the Hedonic Approach. American Economic Review, 95(1), 395–406.
Schubert, K. (2019). William D. Nordhaus : intégrer le changement climatique dans l’analyse macroéconomique de long terme. Revue d’économie politique, 129(6), 887–908.
Solow, R. M. (1974). The Economics of Resources or the Resources of Economics. American Economic Review, 64(2), 1–14.
Stern, N. (2007). The Economics of Climate Change: The Stern Review. Cambridge University Press.
Stiglitz, J. (1974). Growth with Exhaustible Natural Resources: Efficient and Optimal Growth Paths. Review of Economic Studies, 41, 123–137.
The Shift Project & IFPEN (2019). Comprendre les enjeux de la modélisation du lien complexe entre énergie, climat et économie.
Tol, R. S. J. (2018). The Economic Impacts of Climate Change. Review of Environmental Economics and Policy, 12(1), 4–25.
La prochaine fois
Chapitre 5 : L’identité de Kaya et la courbe environnementale de Kuznets
Carbone 4 (2021), Découplage et croissance vertelien.
EEB (Parrique et al., 2019), Découplage démantelé (traduction française) lien.
Girard, P.-L., Le Gall, C., Meignan, W. & Wen, P. (2022), Croissance et décarbonation de l’économie, Trésor-Éco n°315, Direction générale du Trésor lien.
Comment le changement climatique affecte-t-il l’économie ?
→ Une telle expérience n’est pas réalisable !