Chapitre 4 : PIB, modélisation et climat

La transition en chiffres — L3

Malka Guillot

Université Grenoble Alpes

Plan du chapitre

  1. Introduction : le climat et l’économie ; qu’est-ce qu’un modèle ?
  2. Modèles d’évaluation intégrés (IAM) : coût-bénéfice vs coût-efficacité ; Nordhaus et DICE
  3. La fonction de dommages : d’où vient Ω ? : méta-analyse, critiques, adaptation
  4. Estimer les dommages à partir des données : types de données, panel, Burke et al.
  5. Utiliser Ω pour calculer le coût social du carbone : actualisation, scénarios DICE, choix politiques
  6. Conclusion : les critiques de DICE

Références

Introduction

Comment le changement climatique affecte-t-il l’économie ?

  • Un débat controversé :
    • pour certains, le climat n’a pas ou peu d’impact sur une société moderne
    • pour d’autres, son impact est majeur
  • Un problème empiriquement difficile :
    • le climat est multi-dimensionnel (température, précipitations, extrêmes…)
    • la société humaine est multi-dimensionnelle
    • de nombreux facteurs confondants
  • L’expérience (scientifiquement) idéale :
    • prendre des planètes identiques
    • modifier le climat pour la moitié d’entre elles (groupe de traitement)
    • comparer les planètes “traitées” aux planètes témoins

→ Une telle expérience n’est pas réalisable !

Une vieille idée : le climat façonne l’activité humaine

Les cinq zones de la Terre, Macrobe, Commentaire au Songe de Scipion, v. 1150 (Copenhague, Bibl. royale, NKS 218 4°)

  • Ve s. av. J.-C. : Parménide divise le monde en cinq zones : une torride (trop chaude), deux glaciales (trop froides), deux tempérées

  • Aristote : seules les zones tempérées sont habitables… celle où il vit !

  • Fin des années 1970 : l’essor de la science du climat pousse les économistes à estimer les conséquences d’un climat qui change sur des secteurs comme l’agriculture (d’Arge 1975 ; Adams et al. 1988)

→ Comment les mesurer ? Avec des modèles…

Source : Auffhammer (2018), p.41

Quelques exemples de secteurs touchés par le changement climatique

Agriculture

  • dépendance aux conditions climatiques (température, eau)
  • variabilité des rendements, pertes de revenus pour les agriculteurs

Énergie

  • moins de demande de chauffage, plus de demande de climatisation (effet net sur les coûts ?)
  • coût accru du refroidissement des centrales nucléaires et à charbon

Santé

  • hausse des maladies liées à la chaleur (cardiovasculaires, respiratoires)
  • propagation de maladies vectorielles (paludisme, dengue) dans des zones jusque-là épargnées

Infrastructures

  • dommages causés par les catastrophes naturelles
  • coût de l’adaptation pour rendre les infrastructures plus résilientes

Le corpus d’aujourd’hui

Qu’est ce qu’un modèle macroéconomique ?

Source : The Shift Project & IFPEN (2019), Figure 1 (adaptée de Bouvard et al., 2017), p.5

Qu’est ce qu’un modèle empirique ?

Un modèle empirique estime une relation à partir de données observées. Outil de base : la régression.

Le vocabulaire (exemple : climat et agriculture)

Rôle Notation Exemple
Variable expliquée : ce qu’on cherche à expliquer \(Y\) rendement agricole
Variable explicative : la cause qui nous intéresse \(X\) température
Variable de contrôle : un autre facteur, qu’on « neutralise » \(Z\) irrigation
Terme d’erreur : tout le reste, non observé \(\varepsilon\) sols, savoir-faire, chance…

La question : de combien \(Y\) varie-t-il quand \(X\) augmente d’une unité ?

La régression univariée

\[ \underbrace{Y_i}_{\text{rendement}} = a + b \, \underbrace{X_i}_{\text{température}} + \varepsilon_i \]

  • On trace la droite qui passe au plus près des points ; sa pente \(b\) = effet d’un degré de plus sur le rendement
  • Ici \(b = +1{,}4\) : la chaleur augmenterait les rendements ?!

Source : données fictives

La régression multivariée : ajouter un contrôle

\[ Y_i = a + b \, X_i + c \, \underbrace{Z_i}_{=1 \text{ si irrigué}} + \varepsilon_i \]

  • Les régions chaudes sont plus souvent irriguées, et l’irrigation augmente les rendements (\(c = +35\))
  • À irrigation égale, un degré de plus réduit le rendement : \(b = -1{,}8\)
  • → Corrélation ≠ causalité : il faut comparer « toutes choses égales par ailleurs »

Source : données fictives, inspirées de Schlenker et al. (2005) via Auffhammer (2018)

Modèles d’évaluation intégrés (IAM)

2 approches de la modélisation du couple économie et climat

Coût-bénéfice

  • Question : jusqu’où réduire les émissions ?
  • On compare le coût de réduire une tonne de CO2 aux dommages évités par cette tonne
  • On réduit tant que le bénéfice dépasse le coût → maximiser le bien-être
  • Chiffre clé : le coût social du carbone (€/tCO2)
  • Exemple : Nordhaus, DICE

Coût-efficacité

  • Question : comment atteindre un objectif fixé (ex. +2 °C) ?
  • On cherche la trajectoire la moins coûteuse pour l’atteindre
  • Chiffre clé : le prix du carbone nécessaire pour tenir l’objectif
  • Exemple : les scénarios du GIEC

Analogie : isolation de son logement

Coût-bénéfice

  • j’isole tant que le dernier euro dépensé me fait économiser au moins un euro de chauffage ;
  • le niveau d’isolation final est un résultat.

Coût-efficacité

  • je veux atteindre l’étiquette DPE C (objectif fixé);
  • je cherche la façon la moins chère d’y arriver ;
  • le niveau d’isolation final est un objectif fixé.

Fonction de dommages

Le coût-bénéfice suppose de pouvoir chiffrer les dommages en euros ; le coût-efficacité contourne cette difficulté en fixant l’objectif hors du modèle.

William Nordhaus

  • Années 1970 :
    • l’économie de l’environnement s’intéresse à la rareté des énergies fossiles (Solow, Stiglitz, Dasgupta & Heal, 1974) suite au premier choc pétrolier
    • Nordhaus déplace le regard du carbone dans le sol vers le carbone dans l’atmosphère
  • 1975-1977 :
    • premiers modèles énergétiques d’équilibre partiel (production exogène)
  • Début des années 1990 :
    • DICE (Dynamic Integrated model of Climate and the Economy), 1e modèle d’équilibre général climat-économie, puis RICE (version à 12 régions)
  • 2018 prix nobel: “for integrating climate change into long-run macroeconomic analysis”

Source : Schubert (2019), William D. Nordhaus : intégrer le changement climatique dans l’analyse macroéconomique de long terme, Revue d’économie politique, 129(6)

Chiffrer les dommages : deux approches

Au cœur d’un IAM coût-bénéfice, la fonction de dommages : de combien le réchauffement réduit-il le PIB ?

Approche structurelle

  • on postule des relations secteur par secteur (agriculture, santé, énergie…)
  • on agrège → dommage total à +2 °C, +3 °C…
  • méta-analyse des études → une courbe de dommages
  • DICE, FUND, PAGE (1990-2010)

Approche empirique

  • on estime le lien climat → production sur données historiques
  • à partir de chocs climatiques « exogènes » (années anormalement chaudes)
  • « tournant » des années 2010 (Dell et al. 2012 ; Burke et al. 2015)
  • calibre la fonction des IAM, ou projette directement les pertes de PIB

Sources : Auffhammer (2018) ; Bilal & Stock (2025), §2.2.1

Structure d’un IAM

Source : Schubert (2019), Figure 1

Le modèle économique

Un modèle de croissance classique (type Solow / Ramsey), avec deux « fuites » :

\[ Y^{net}_t = Y_t \;-\; \color{#43a047}{\Omega(T_t)\, Y_t} \;-\; \color{#1b5e20}{\Lambda(\mu_t)\, Y_t} \qquad \text{avec} \qquad Y_t = A_t K_t^{\alpha} L_t^{1-\alpha} \]

PIB net = PIB brut − dommages climatiques − coût de l’abattement

Le levier : \(\mu_t\) = part des émissions abattues. Augmenter \(\mu_t\) a deux effets :

  • Aujourd’hui, un coût : \(\;\mu_t \uparrow \;\Rightarrow\; \color{#1b5e20}{\Lambda(\mu_t)\uparrow}\)
  • Demain, un bénéfice : \(\;\mu_t \uparrow \;\Rightarrow\; E_t \downarrow \;\Rightarrow\; M_{t+k} \downarrow \;\Rightarrow\; T_{t+k} \downarrow \;\Rightarrow\; \color{#43a047}{\Omega(T_{t+k})\downarrow}\) (slides suivantes)

→ Le planificateur choisit \(\mu_t\) pour maximiser le bien-être actualisé :

  • on abat tant que le coût d’une tonne abattue aujourd’hui est inférieur aux dommages futurs qu’elle évite (actualisés) → coût social du carbone

Source : Bilal & Stock (2025), annexe A.1 et A.3

Le modèle du cycle du carbone

Les émissions sont proportionnelles à la production :

\[ E_t = \sigma_t\, (1-\mu_t)\, Y_t \;+\; E^{land}_t \]

\(\sigma_t\) : intensité carbone de la production ; \(\mu_t\) : part des émissions abattues

Le carbone s’accumule et circule lentement entre trois réservoirs (atmosphère, océan de surface, océan profond) :

\[ M_t = (I + B)\, M_{t-1} + E_t \]

  • C’est un stock, pas un flux : une tonne émise aujourd’hui pèse pendant des siècles
  • \(\sigma_t\) baisse avec le progrès technique
    • (cf. décomposition de Kaya → chap. 5)
  • Les émissions liées aux terres \(E^{land}_t\) sont exogènes : pas de modèle d’usage des sols dans DICE

Source : Bilal & Stock (2025), annexe A.2

Le modèle de température

\[ \underbrace{M^{AT}_t}_{\text{carbone dans l'atmosphère}} \;\longrightarrow\; \underbrace{F_t}_{\text{forçage radiatif}} \;\longrightarrow\; \underbrace{T_t}_{\text{température}} \;\longrightarrow\; \color{#43a047}{\Omega(T_t)} \]

1. Le carbone crée un déséquilibre énergétique : le forçage = l’énergie solaire en trop que la Terre garde, faute de pouvoir la réémettre (W/m²)

\[ F_t = F_0 \log\left(\frac{M^{AT}_t}{\overline{M}}\right) \]

2. Le déséquilibre réchauffe l’atmosphère, progressivement :

\[ T_{t+1} = T_t + c_1\big(\,F_t \;-\; \lambda\, T_t \;-\; \text{chaleur absorbée par l'océan}\,\big) \]

  • La température monte tant que le forçage dépasse ce que la Terre réémet (\(\lambda T\))
  • L’océan absorbe de la chaleur → inertie du réchauffement

Source : Bilal & Stock (2025), annexe A.2

La fonction de dommages

Le maillon qui relie le climat au PIB :

\[ \Omega(T) = 1 - \frac{1}{1 + \Omega_1 T + \Omega_2 T^2} \;\approx\; \Omega_2\, T^2 \]

Avec la calibration de Nordhaus (\(\Omega_2 \approx 0{,}0024\), DICE-2016) :

Réchauffement +1 °C +2 °C +3 °C +4 °C +6 °C
Perte de PIB ≈ 0,2 % ≈ 1 % ≈ 2 % ≈ 4 % ≈ 8 %
  • Quadratique : faible au début, puis s’accélère
  • Des dommages modestes… comparés aux estimations empiriques : Burke et al. (2015) ≈ −20 % de revenu mondial en 2100 ; Bilal & Känzig (2024) ≈ −23 % par °C à long terme
  • → \(\Omega\) est le paramètre le plus débattu (Auffhammer 2018 ; Pindyck 2013)

Source : Bilal & Stock (2025), annexe A.3 et §2.2.1 ; Auffhammer (2018)

La fonction de dommages : d’où vient Ω ?

Calibrer Ω : une méta-analyse

  • Chaque ligne = une étude : un réchauffement (°C) → une perte de bien-être (% du revenu)
  • 27 estimations issues de 22 études (1979-2013), dont 9 de Nordhaus et coauteurs
  • Méthode surtout structurelle : on additionne les impacts secteur par secteur
  • Presque toutes autour de +2,5 / +3 °C

→ Chaque étude = un point d’une fonction de dommages

Source : Tol (2018), Review of Environmental Economics and Policy, 12(1)

Une fonction de dommages « méta »

  • Chaque point = une étude ; la courbe = la fonction de dommages ajustée ; les pointillés = l’incertitude
  • Petits gains possibles jusqu’à ≈ +1 °C, pertes au-delà ; l’incertitude s’élargit avec le réchauffement
  • Au-delà de +3 °C : 3 points seulement → la courbe est extrapolée

Source : Tol (2018) ; figure reprise du cours d’O. Cutinelli-Rendina

Les critiques de la fonction de dommages

  1. Une forme arbitraire : la forme (quadratique…) et les paramètres sont choisis par le modélisateur (Pindyck 2013)
  2. L’extrapolation : on n’a observé que ≈ +1 °C ; +4 °C n’a pas été atteint depuis au moins 10 millions d’années
  3. Une moyenne trompeuse : la température moyenne mondiale suffit-elle ? Les dommages sont très hétérogènes entre régions et secteurs
  4. Les catastrophes absentes : points de bascule (calottes glaciaires, circulation océanique) jamais observés → hors des données
  5. Des études datées : surtout des années 1990 ; dans FUND, l’agriculture gagne jusqu’à ≈ +5 °C ; la mettre à jour double le CSC (Moore et al. 2017)

→ Et un enjeu de plus : l’adaptation des agents au nouveau climat

Sources : Schubert (2019), §2.4 ; Auffhammer (2018), p.37 et 46-47 ; The Shift Project & IFPEN (2019), p.16

Ignorer l’adaptation fausse le calcul des dommages

San Francisco aujourd’hui : des étés frais → presque personne n’a de climatisation.

Si son climat devient celui de Fresno (étés bien plus chauds) :

  • marge intensive : on utilise davantage les équipements existants
  • marge extensive : on installe des climatiseurs → un coût… et une consommation d’électricité qui réagit beaucoup plus à la chaleur

→ La relation entre température et consommation change avec le climat : l’estimer sur le passé (sans adaptation) donne une mauvaise prévision

→ Une bonne fonction de dommages doit intégrer l’adaptation et son coût

Source : Auffhammer (2018), p.37-38

Avec ou sans adaptation : deux prévisions

  • En haut à gauche : températures avant (gris clair) et après (gris foncé) le changement climatique
  • En haut à droite : consommation d’électricité selon la température, sans (trait plein) et avec adaptation (pointillés)
  • En bas : consommation prévue sous le nouveau climat → bien plus élevée et plus variable avec adaptation

→ Peut-on estimer les dommages (adaptation comprise) à partir des données ?

Source : Auffhammer (2018), Figure 2

Estimer les dommages à partir des données

Le problème du contrefactuel

Rappel : l’expérience idéale (des planètes identiques, dont on réchauffe la moitié) est impossible.

Il faut donc deux types de contrefactuels :

  1. Le climat futur : quel réchauffement ?
    • → modèles climatiques, scénarios d’émissions
  2. La réponse des agents : comment l’économie réagit-elle à un climat différent ?
    • Pour identifier la fonction de dommage

Idée : utiliser des lieux ou des années plus chauds comme « substituts » du futur…

… mais le Pakistan ou le Mali ne sont pas « les États-Unis en plus chaud »

→ Aucune solution parfaite : chaque méthode fait un compromis

Source : Auffhammer (2018), p.40-41

Les types de données

Type Structure Exemple On compare…
Coupe transversale plusieurs unités, une date valeur des terres agricoles des comtés américains (Mendelsohn, Nordhaus & Shaw 1994) des lieux chauds et des lieux froids
Série temporelle une unité, plusieurs dates PIB mondial depuis 1960 (Bilal & Känzig 2024) des années chaudes et des années froides
Panel plusieurs unités × plusieurs dates 166 pays × 1960-2010 (Burke et al. 2015) chaque pays à lui-même, une année chaude vs une année normale

Sources : Auffhammer (2018), p.41-44 ; Burke et al. (2015) ; Bilal & Stock (2025), p.7

Coupe transversale : l’approche ricardienne

  • Idée : la valeur d’une terre reflète ses profits futurs → régresser la valeur des terres sur le climat local
  • L’agriculteur s’adapte : il change de culture (C plutôt que D) → l’enveloppe (trait épais) intègre l’adaptation
  • ✗ Variables omises : sans l’irrigation, l’effet du climat paraît bénéfique au lieu de nettement négatif
  • ✗ L’adaptation est supposée gratuite

Source : Auffhammer (2018), Figure 3 (d’après Mendelsohn, Nordhaus & Shaw 1994) et p.41-43

Panel et effets fixes

\[ \text{croissance du PIB}_{it} = f(\text{température}_{it}) + \underbrace{\alpha_i}_{\text{effet fixe pays}} + \underbrace{\gamma_t}_{\text{effet fixe année}} + \varepsilon_{it} \]

  • On compare chaque pays à lui-même : une année plus chaude que d’habitude vs une année normale
  • Effet fixe pays \(\alpha_i\) : neutralise ce qui est propre à un pays et stable (géographie, institutions, culture)
  • Effet fixe année \(\gamma_t\) : neutralise les chocs communs à tous (crise de 2008, chocs pétroliers)
  • Les écarts de température d’une année à l’autre sont « quasi aléatoires » → effet plausiblement causal

✗ Limite : on mesure la réaction à la météo (un choc d’un an), pas au climat (un changement durable) → l’adaptation de long terme est mal captée

Sources : Auffhammer (2018), p.43-44 ; Burke et al. (2015)

Burke et al. (2015) : une courbe en cloche

  • 166 pays, 1960-2010
  • La courbe : effet de la température moyenne annuelle sur le PIB par habitant
  • Production maximale vers 13 °C, puis chute de plus en plus forte
  • Les pays froids (Allemagne, Royaume-Uni) gagneraient un peu à se réchauffer ; les pays chauds (Inde, Nigeria, Indonésie) perdent déjà

Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2a

Riches et pauvres

  • On estime la courbe séparément pour les pays riches et pauvres
  • Les deux courbes sont statistiquement semblables
  • Les pays riches ne sont pas protégés par leur richesse : au-delà de ≈ 13 °C, ils perdent eux aussi
  • Les pays pauvres souffrent davantage surtout parce qu’ils sont plus chauds, pas parce qu’ils réagiraient différemment

Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2b

Peu d’adaptation au fil du temps

  • Les deux courbes pour 1960-1989 et pour 1990-2010 sont quasiment identiques
  • → Malgré 50 ans de progrès technique et d’enrichissement, la sensibilité de l’économie à la chaleur n’a pas diminué
  • → Peu de signe d’adaptation : ne pas compter sur elle pour effacer les dommages

→ C’est cette courbe que Burke et al. combinent aux projections climatiques pour chiffrer les pertes en 2100

Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 2c

Projections 2100 : empirique vs IAM

PIB mondial par habitant en 2100 : ≈ −23 % par rapport à un monde sans changement climatique (RCP8.5)

Pertes selon le réchauffement : Burke (traits pleins) vs DICE, FUND, PAGE (pointillés, proches de 0)

→ Un ordre de grandeur d’écart avec les fonctions de dommages des IAM

Source : Burke, Hsiang & Miguel (2015), Figure 5a et 5d

Critiques

  • Météo ≠ climat : un choc d’un an n’est pas un réchauffement durable (adaptation ?)
  • Variable expliquée : niveau ou croissance ? (Auffhammer 2018)
    • niveau : une année chaude fait baisser le PIB cette année-là, puis l’économie rattrape → dommages temporaires
    • croissance : une année chaude ralentit la croissance, et la perte ne se rattrape jamais → les pertes se cumulent sur un siècle
  • Température locale ou globale ? La température mondiale capte aussi ouragans, sécheresses ailleurs, chaînes d’approvisionnement

Ce qu’on sait, ce qu’on ignore

Secteur Estimations causales Adaptation prise en compte Couverture mondiale
Agriculture ✓ ✓ ✓
Santé et mortalité ✓ ✓ ✓
Montée des mers, énergie, tempêtes ✓ ✓ ✗
Agrément du climat (qualité de vie) ✓ ≈ ✗
Pollution ✓ ? ✗
Crime et conflits ✓ ✗ ?
Migrations, productivité ✓ ✗ ✗
Forêts, biodiversité, consommation d’eau ✗ ✗ ✗

→ En 2018, seules l’agriculture et la mortalité « cochent les trois cases »

→ Ces estimations servent à calibrer Ω dans les IAM… pour calculer le coût social du carbone

Source : Auffhammer (2018), Table 1 (d’après la liste de Cline 1992)

Utiliser Ω pour calculer le coût social du carbone

Le coût social du carbone : définition

Coût social du carbone (CSC) : valeur actualisée, aujourd’hui, de tous les dommages futurs causés par une tonne de CO₂ supplémentaire émise aujourd’hui.

  • Une tonne de CO₂ ≈ un trajet San Francisco → Chicago en Ford Mustang GT
  • Le CO₂ reste des siècles dans l’atmosphère → on somme les dommages sur ≈ 300 ans
  • En pratique : on fait tourner l’IAM deux fois (avec et sans la tonne en plus) et on compare les dommages
  • Dans DICE, le CSC = la taxe carbone optimale (s’il n’y a pas d’autre imperfection de marché)

Sources : Auffhammer (2018), p.34 ; Schubert (2019), §3

L’actualisation : la clé du CSC

Un euro de dommages en 2100 vaut moins qu’un euro aujourd’hui : \(\quad \text{valeur aujourd'hui} = \dfrac{D_{2100}}{(1+r)^{75}}\)

Taux d’actualisation \(r\) 1 % 3 % 5 %
100 € de dommages en 2100 valent aujourd’hui… ≈ 47 € ≈ 11 € ≈ 3 €
  • Administration Obama (IWG) : CSC de 62 $ (2,5 %), 42 $ (3 %), 12 $ (5 %)
  • Rennert et al. (2022) : de 80 $ (3 %) à 185 $ (2 %)

→ Le choix de \(r\) est un choix éthique : quel poids donne-t-on aux générations futures ?

Sources : Auffhammer (2018), p.36 ; Bilal & Stock (2025), p.7

Simulations de différents scénarios avec DICE

Scénario Ce qu’on demande au modèle Logique
Base aucune politique au-delà de celles en place en 2015 laisser-faire
Optimal maximiser le bien-être (préférence pour le présent : 1,5 %/an) coût-bénéfice
T < 2,5 °C idem, avec la contrainte : réchauffement ≤ 2,5 °C coût-efficacité
Stern idem « Optimal », préférence pour le présent : 0,1 %/an actualisation faible

Source : Schubert (2019), §3.1 et Figure 2, d’après Nordhaus (2018a), DICE-2016R

Le coût social du carbone selon les scénarios

CSC ($ 2010 / tCO₂) 2015 2030 2050 Température en 2100
Optimal (coût-bénéfice) 29,5 69,2 99,6 ≈ +3,5 °C
T < 2,5 °C (coût-efficacité) 184,1 351,0 1 008,4 ≈ +2,3 °C
Stern (actualisation faible) 256,5 381,7 615,6 ≈ +2,3 °C
  • Optimal : un CSC faible (≈ 30 $ en 2015) → une politique graduelle… qui mène à +3,5 °C, loin de l’Accord de Paris
  • T < 2,5 °C : imposer un objectif de température (coût-efficacité) dans DICE multiplie le CSC par ≈ 6
  • Stern : actualiser moins (0,1 % au lieu de 1,5 %) multiplie le CSC 2015 par ≈ 9

Source : Schubert (2019), Tableau 2, d’après Nordhaus (2018a)

Synthèse : de 1 $ à plus de 1 000 $

→ Le CSC n’est pas une donnée physique : il dépend de la fonction de dommages Ω, du taux d’actualisation et du périmètre

Conclusion : les critiques de DICE

« Nordhaus contre le climat » (Jancovici 2018)

  • Dans un modèle DICE, le PIB ne dépend pas des ressources, dont le climat :
    • l’énergie et un climat stable y sont traités comme des facteurs parmi d’autres, alors qu’ils sont des conditions de toute production
  • Une fonction de dommages « paramétrée de façon arbitraire » pour donner un prix à ce qui, par définition, n’en a pas : un climat stable
  • Un « réchauffement optimal » qui équilibre le coût d’évitement et le coût des dommages… deux coûts incalculables
    • Ordre de grandeur : ≈ 5 °C séparent la dernière glaciation du climat préindustriel ; DICE juge « optimal » +3,5 °C en 2100

Source : J.-M. Jancovici, « Nordhaus contre le climat », Les Échos, 20 novembre 2018

Références (1/2)

  • Adams, R. M., McCarl, B. A., Dudek, D. J. & Glyer, J. D. (1988). Implications of Global Climate Change for Western Agriculture. Western Journal of Agricultural Economics, 13(2), 348–356.
  • Auffhammer, M. (2018). Quantifying Economic Damages from Climate Change. Journal of Economic Perspectives, 32(4), 33–52.
  • Bilal, A. & Känzig, D. R. (2024). The Macroeconomic Impact of Climate Change: Global vs. Local Temperature. NBER Working Paper 32450.
  • Bilal, A. & Stock, J. H. (2025). Macroeconomics and Climate Change. NBER Working Paper 33567.
  • Bouvard, F., Hache, E., Querini, F. & Tchung-Ming, S. (2017). Recommandations pratiques pour l’ACV prospectives. Références et exemples dans le domaine de l’énergie. Rapport SCORELCA.
  • Burke, M., Hsiang, S. M. & Miguel, E. (2015). Global Non-Linear Effect of Temperature on Economic Production. Nature, 527(7577), 235–239.
  • Cline, W. R. (1992). The Economics of Global Warming. Institute for International Economics.
  • Cohen, M. (2024). Réchauffement climatique : quel impact sur la croissance ? The Other Economy (fiche en ligne).
  • Cutinelli-Rendina, O. (2025). Action publique environnementale, cours 4 : Évaluation de l’impact du changement climatique sur l’économie. Sciences Po Strasbourg.
  • d’Arge, R. C. (1975). Economic and Social Measures of Biologic and Climatic Change, vol. 6. Institute for Defense Analyses.
  • Dasgupta, P. & Heal, G. (1974). The Optimal Depletion of Exhaustible Resources. Review of Economic Studies, 41, 3–28.
  • Dell, M., Jones, B. F. & Olken, B. A. (2012). Temperature Shocks and Economic Growth: Evidence from the Last Half Century. American Economic Journal: Macroeconomics, 4(3), 66–95.
  • Jancovici, J.-M. (2018). Nordhaus contre le climat. Les Échos, 20 novembre.
  • Keen, S. (2020). The Appallingly Bad Neoclassical Economics of Climate Change. Globalizations.
  • Macrobe. Commentarii in Somnium Scipionis, manuscrit, v. 1150. Copenhague, Det Kongelige Bibliotek, NKS 218 4°, fol. 34r.
  • Mendelsohn, R., Nordhaus, W. D. & Shaw, D. (1994). The Impact of Global Warming on Agriculture: A Ricardian Analysis. American Economic Review, 84(4), 753–771.

Références (2/2)

  • Moore, F. C., Baldos, U., Hertel, T. & Diaz, D. (2017). New Science of Climate Change Impacts on Agriculture Implies Higher Social Cost of Carbon. Nature Communications, 8, 1607.
  • Moore, F. C. & Diaz, D. B. (2015). Temperature Impacts on Economic Growth Warrant Stringent Mitigation Policy. Nature Climate Change, 5(2), 127–131.
  • Moore, F. C., Drupp, M. A., Rising, J., Dietz, S., Rudik, I. & Wagner, G. (2024). Synthesis of Evidence Yields High Social Cost of Carbon due to Structural Model Variation and Uncertainties. PNAS, 121(52), e2410733121.
  • Nordhaus, W. D. (2018a). Projections and Uncertainties about Climate Change in an Era of Minimal Climate Policies. American Economic Journal: Economic Policy, 10(3), 333–360.
  • Nordhaus, W. D. (2018b). Evolution of Modeling of the Economics of Global Warming: Changes in the DICE Model, 1992–2017. Climatic Change, 148(4), 623–640.
  • Pindyck, R. S. (2013). Climate Change Policy: What Do the Models Tell Us? Journal of Economic Literature, 51(3), 860–872.
  • Rennert, K. et al. (2022). Comprehensive Evidence Implies a Higher Social Cost of CO2. Nature, 610(7933), 687–692.
  • Schlenker, W., Hanemann, W. M. & Fisher, A. C. (2005). Will U.S. Agriculture Really Benefit from Global Warming? Accounting for Irrigation in the Hedonic Approach. American Economic Review, 95(1), 395–406.
  • Schubert, K. (2019). William D. Nordhaus : intégrer le changement climatique dans l’analyse macroéconomique de long terme. Revue d’économie politique, 129(6), 887–908.
  • Solow, R. M. (1974). The Economics of Resources or the Resources of Economics. American Economic Review, 64(2), 1–14.
  • Stern, N. (2007). The Economics of Climate Change: The Stern Review. Cambridge University Press.
  • Stiglitz, J. (1974). Growth with Exhaustible Natural Resources: Efficient and Optimal Growth Paths. Review of Economic Studies, 41, 123–137.
  • The Shift Project & IFPEN (2019). Comprendre les enjeux de la modélisation du lien complexe entre énergie, climat et économie.
  • Tol, R. S. J. (2018). The Economic Impacts of Climate Change. Review of Environmental Economics and Policy, 12(1), 4–25.

La prochaine fois

Chapitre 5 : L’identité de Kaya et la courbe environnementale de Kuznets

  • Carbone 4 (2021), Découplage et croissance verte lien.

  • EEB (Parrique et al., 2019), Découplage démantelé (traduction française) lien.

  • Girard, P.-L., Le Gall, C., Meignan, W. & Wen, P. (2022), Croissance et décarbonation de l’économie, Trésor-Éco n°315, Direction générale du Trésor lien.