Chapitre 6 : Comptabilité nationale et climat

La transition en chiffres — L3

Malka Guillot

Université Grenoble Alpes

Le corpus d’aujourd’hui

Questions

  • Que mesure le PIB ? Quelles sont ses limites ?
  • Le PIB est-il un bon indicateur pour piloter la transition écologique ?
  • Comment compléter la comptabilité nationale pour
    • intégrer les coûts du changement climatique ?
    • les services rendus par la nature ?

Quels sont les effets du dérèglement climatique sur l’économie ?

  1. Le dérèglement climatique cause des dommages aux activités humaines
    • atteinte aux activités marchandes (agriculture, énergie, bâtiments…)
    • mais aussi au bien-être non marchand (santé, mortalité…)
    • → l’ensemble de ces effets est résumé par le coût social du carbone (cf. chapitre 4)
  2. La trajectoire vers le « net-zéro » impose également des contraintes
    • réduire les émissions impose de réduire ou de réorienter certaines activités
    • → effets résumés par la trajectoire des coûts d’abattement : la valeur d’action pour le climat (VAC)

\Rightarrow ces coûts ne sont ni visibles ni isolables dans la comptabilité nationale, mais ils peuvent être ajoutés pour produire des indicateurs « augmentés ».

Une comptabilité nationale (CN) « augmentée »

Dans le cadre de la CN :

  • on intègre des éléments qui étaient ignorés
  • on corrige les agrégats existants de l’usure de ces actifs.

💡 On augmente la CN pour prendre en compte les effets du changement climatique

  1. Compter les dommages climatiques
    • un nouvel actif, le capital climatique, que les émissions dégradent (Insee)
  2. Compter le coût de la décarbonation
    • un nouvel actif, le budget carbone, que les émissions épuisent (Insee)
  3. Compter les services rendus par la nature
    • secteur par secteur : la forêt rend des services qu’elle ne vend pas (CAE)

Plan

  1. La comptabilité nationale : PIB
  2. Les limites du PIB, en général et face au climat
  3. Une augmentation macroéconomique : le climat dans les agrégats nets (Insee)
  4. Une augmentation sectorielle : la valeur ajoutée de la forêt (CAE)

1. La comptabilité nationale : PIB

La comptabilité nationale ?

Un ensemble de comptes cohérents qui décrit toute l’économie d’un pays : ce qu’elle produit, les revenus qu’elle distribue, ce qu’elle consomme, épargne et investit, et le patrimoine qu’elle accumule.

  • Des règles communes à tous les pays (système de comptes de l’ONU, SEC 2010 en Europe) ; en France, c’est l’Insee qui établit les comptes
  • À quoi ça sert ?
    • suivre la conjoncture et la croissance
    • comparer les pays et les époques
    • piloter les politiques publiques (ex : déficit et dette publics exprimés en % du PIB)

Les comptes nationaux : de la production à l’épargne

P Production Valeur ajoutée brute E Exploitation Excédent brut d'exploitation R Affectation des revenus primaires Solde des revenus primaires R Distribution secondaire du revenu Revenu disponible brut U Utilisation du revenu Épargne brute C Capital Capacité ou besoin de financement somme des VA = PIB − CCF = épargne nette comptes courants accumulation
  • Chaque compte dégage un solde, qui devient la ressource du compte suivant
  • Les deux grandeurs de la séance sont aux deux bouts de la chaîne : le PIB (production) et l’épargne (utilisation du revenu)

[Définition] Produit intérieur brut (PIB)

Valeur marchande totale des biens et services finals produits dans un pays au cours d’une période donnée.

Chaque mot compte :

  • valeur marchande : on additionne des biens hétérogènes grâce à leur prix
  • finals : on ne compte pas deux fois les produits intermédiaires
  • dans un pays : critère de territoire, pas de nationalité (≠ PNB)
  • période donnée : c’est un flux (annuel, trimestriel), pas un stock
  • brut : avant déduction de l’usure du capital → on y revient en partie 3

[3 approches] Production = Dépenses = Revenus

  • Un même flux, mesuré à 3 endroits du circuit :
    • ce qui est produit est acheté, et ce qui est payé est distribué en revenus

\Rightarrow 3 façons équivalentes de calculer le PIB

[Approche 1] La production

  • On additionne la valeur ajoutée de chaque unité productive résidente

\text{Valeur ajoutée} = \text{production} - \text{consommations intermédiaires}

  • Soustraire les consommations intermédiaires évite les doubles comptes
  • C’est l’approche qui permet de raisonner par branche
    • ex : la valeur ajoutée de la sylviculture (cf. note du CAE)

[Approche 2] Les dépenses

Y = C + I + G + EX - IM

  • C : consommation des ménages
  • I : investissement (nouveau capital physique)
  • G : dépenses publiques
  • EX - IM : solde extérieur

[Approche 3] Les revenus

  • On additionne tous les paiements reçus en contrepartie de la production
    • rémunération du travail (salaires)
    • rémunération du capital (profits, intérêts, loyers)
  • C’est l’approche qui mène au revenu national, puis à l’épargne

[Bilan] Un agrégat sous trois angles

Approche On additionne… Sert à…
Production les valeurs ajoutées analyser les branches
Dépenses C + I + G + EX - IM analyser la demande
Revenus salaires + revenus du capital analyser le partage et l’épargne
  • Une identité comptable (comme Kaya au chapitre 5) et non un résultat empirique
  • La comptabilité augmentée repart de chacune de ces approches :
    • Insee, côté production → produit intérieur net ajusté
    • CAE, côté production d’une branche → valeur ajoutée élargie de la forêt

[Définition] Du PIB à l’épargne

Que fait un pays de son revenu ? Il le consomme ou il l’épargne.

Produit intérieur brut (PIB)
+ revenus nets reçus du reste du monde (salaires, dividendes, intérêts)
+ transferts courants nets reçus du reste du monde
= Revenu national disponible brut
− consommation finale (ménages et administrations)
= Épargne brute
  • L’épargne est un solde : ce qui reste du revenu une fois la consommation payée
  • Elle finance l’investissement : ce que l’on ne consomme pas aujourd’hui sert à produire demain

[Définition] Du brut au net

Produire use le capital : machines, bâtiments, routes. Cette usure est la consommation de capital fixe.

\text{agrégat net} = \text{agrégat brut} - \text{consommation de capital fixe}

France, 2023 Brut Net
Production PIB PIN : 2 294 Md€
Épargne épargne brute épargne nette : 68 Md€
  • Épargne nette : ce qui s’ajoute réellement au patrimoine du pays, une fois l’usure du capital compensée
    • ➕ : le pays lègue plus de capital qu’il n’en a reçu
    • ➖ : il vit sur son capital → signal de non-soutenabilité

[Définition] Valeur et volume

Le PIB peut augmenter pour deux raisons : la hausse des prix ou celle des quantités.

  • PIB nominal (en valeur) : aux prix courants
  • PIB réel (en volume) : aux prix d’une année de base
  • La « croissance » désigne toujours l’évolution en volume

→ utile plus loin : l’Insee compare la croissance en volume du produit net usuel et du produit net ajusté.

2. Les limites du PIB

[6 limites] Ce que le PIB ne mesure pas

Le PIB est un bon outil pour suivre l’activité, mais il laisse de côté :

  1. la dépréciation du capital physique et des ressources naturelles
  2. les externalités négatives : pollution, bruit…
  3. la production domestique : ménage, cuisine, soin des enfants
  4. le temps libre et les loisirs
  5. l’économie souterraine
  6. la production à l’étranger par les facteurs nationaux (PIB ≠ PNB)

→ Face au climat, trois limites comptent : la frontière de production (santé, mortalité), l’absence de prix pour les externalités (2), et l’usure du capital naturel (1).

[Limite 1] La frontière de production

= ensemble des activités comptées dans le PIB i.e. celles qui donnent lieu à une transaction monétaire (plus les loyers que les propriétaires occupants se versent à eux-mêmes).

  • Hors frontière : activités domestiques, temps libre… et santé, mortalité
Dommages causés par une tonne de CO2 émise en 2023 €/t CO2 éq
Dans la frontière : pertes de production (agriculture, énergie, bâtiments…) 90
Hors de la frontière : santé, mortalité 82
Total = coût social du carbone 172

→ Près de la moitié des dommages d’une tonne de CO2 échappe par construction au PIB.

[Limite 2] Ce qui n’a pas de prix ne compte pas

Le PIB valorise au prix de marché. Or, pour le climat :

  • Externalité négative : le prix d’un bien polluant reflète sa valeur pour l’acheteur, pas son coût pour la société
    • → la production des biens polluants est surévaluée
  • Externalité positive : les services rendus gratuitement par la nature ne sont pas comptés
    • → la production des écosystèmes est sous-évaluée
    • ex : la forêt française absorbe environ 10 % des émissions nationales, mais seule la vente de bois entre dans le PIB

[Limite 3] Un indicateur « brut »

  • Le PIB est un flux de production : il ne dit rien de l’état du stock qui permet de produire
  • Il est brut : il ignore l’usure du capital
    • du capital physique → corrigée par le produit intérieur net
    • du capital naturel → ?
  • Un pays peut donc faire croître son PIB en épuisant son patrimoine
    • émettre aujourd’hui, c’est dégrader le climat de demain

→ Question de soutenabilité : la production d’aujourd’hui se fait-elle au détriment de celle de demain ?

[Bilan] Des limites aux propositions

Limite du PIB Conséquence pour le climat Réponse étudiée
[1] Frontière de production santé et mortalité hors champ Insee : indicateurs étendus
[2] Pas de prix, pas de valeur les services de la nature valent zéro CAE : valeur ajoutée élargie de la forêt
[3] Brut : pas d’usure du capital naturel les émissions dégradent le climat futur sans laisser de trace Insee : produit net ajusté

→ Deux façons d’augmenter les comptes : au niveau macroéconomique (Insee), par secteur (CAE).

3. Une augmentation macroéconomique : le climat (Insee)

[Rappel] Le produit intérieur net (PIN)

\text{PIN} = \text{PIB} - \text{consommation de capital fixe}

  • Consommation de capital fixe : usure et obsolescence du capital au cours de l’année
  • Le PIN mesure ce qui est produit une fois le capital maintenu en état

→ La comptabilité usuelle sait déjà retrancher l’usure d’un capital.

💡 L’Insee applique le même raisonnement au climat : le PIB n’est pas modifié, ce sont les agrégats nets qui changent.

Un indicateur macro « ajusté » du climat : le PINA

Capital climatique Budget carbone
Définition le climat, qui rend des services aux activités humaines le cumul d’émissions encore autorisé d’ici 2050
Coût associé les dommages la décarbonation
Valorisé par le coût social du carbone la valeur d’action pour le climat
  • Chaque tonne émise « use » les 2 actifs : elle coûte donc 2 fois
  • Elle abîme le climat et réduit la marge qui reste pour émettre

Produit intérieur net ajusté (PINA) :

\begin{aligned} \text{PINA} = \text{PIN} \; & - \underbrace{\text{dégradation du climat mondial}}_{\text{émissions des résidents × CSC (part dans la frontière)}} \\ & - \underbrace{\text{consommation du budget carbone}}_{\text{émissions territoriales × VAC}} \end{aligned}

La dégradation du capital climatique (avec CSC)

La question : combien coûte, en dommages futurs, une tonne de CO2 émise aujourd’hui ?

  • Un climat stable rend des services aux activités humaines : pluies régulières pour l’agriculture, eau fraîche pour refroidir les centrales…
  • Chaque tonne émise s’ajoute au stock de CO2 et réduit ces services pendant des décennies
  • Chaque tonne émise par l’économie française « use » le climat mondial, au prix du coût social.

\underbrace{403 \text{ Mt CO2 éq}}_{\text{émissions des unités résidentes, 2023}} \times \underbrace{90 \text{ €/t}}_{\text{coût social, dans la frontière}} \approx \underbrace{36 \text{ Md€}}_{\text{capital climatique dégradé}}

  • Avec la part hors frontière (santé, mortalité) : 403 Mt × 82 €/t ≈ 33 Md€ de plus, retranchés dans le PINA étendu

Budget carbone et valeur d’action pour le climat (VAC)

La question : combien faut-il être prêt à payer pour éviter une tonne de CO2, si l’on veut tenir l’objectif de neutralité carbone en 2050 ?

  • L’objectif fixe un budget carbone (=le cumul d’émissions encore autorisé d’ici 2050)
  • On classe les actions de décarbonation de la ➖ à la ➕ chère, en € par tonne évitée
  • VAC = le coût de la dernière action nécessaire pour tenir l’objectif :
    • 154 €/t en 2023

Du prix aux 57 Md€ : chaque tonne émise retire une tonne au budget, qu’il faudra éviter plus tard, au prix de la VAC.

\underbrace{373 \text{ Mt CO2 éq}}_{\text{émissions territoriales, 2023}} \times \underbrace{154 \text{ €/t}}_{\text{VAC, 2023}} \approx \underbrace{57 \text{ Md€}}_{\text{budget carbone consommé}}

  • Même calcul pour le stock restant : 6 Gt × 154 €/t ≈ 924 Md€ (929 Md€ selon l’Insee, avant arrondi), le coût actualisé qui reste à payer pour décarboner

Du PIN au PINA : France, 2023

En milliards d’euros 2023
Produit intérieur net (PIN) 2 294
− dommages dans le monde dus aux émissions françaises − 36
− consommation du budget carbone − 57
= PIN ajusté (PINA) 2 200
− dommages sur la santé et la mortalité (hors frontière) − 33
= PINA étendu 2 167
  • Le PINA est inférieur de 4,1 % au PIN ; le PINA étendu, de 5,5 %

Source : Larrieu & Roux (2024), Insee Analyses n°98, figure 3. Les écarts d’une unité tiennent aux arrondis.

Le produit ajusté croît plus vite que le produit usuel

  • Le niveau est plus bas, mais la croissance est plus élevée
  • Pourquoi ? Les émissions baissent, donc la correction à retirer diminue chaque année

Barres : écart de croissance avec le PIN, en points de % (axe de gauche). Courbe : croissance du PIN en volume, en % (axe de droite). Source : Larrieu & Roux (2024), Insee Analyses n°98, figure 4.

4. Une augmentation sectorielle : la forêt (CAE)

La note du CAE : contexte et question

Contexte : Une note de conseil aux politiques publiques

Question : Comment mettre un prix sur tous les services rendus par la forêt, pour les intégrer dans les comptes nationaux ? Ce qui permet de :

  1. mesurer la valeur véritable de la filière forêt-bois et du patrimoine forestier
  2. rendre visibles les coûts et bénéfices implicites des politiques forestières
  3. Arbitrer entre des politiques concurrentes : Combien planter / récolter ? Utilisation (bois-énergie vs. construction) ?

Pourquoi la forêt ? Un rôle central dans la neutralité carbone, des services très divers ; l’exercice a vocation à s’étendre à d’autres écosystèmes.

Les services rendus par la forêt

  • La forêt française rend de nombreux services
    • approvisionnement
    • régulation
    • culturels
  • Un puits de carbone essentiel mais fragile

Composantes du puits forestier, France métropolitaine, 1990-2023, en kt CO2 éq. (négatif = absorption).

  • Les comptes satellites de la forêt mesurent bien la séquestration… mais en tonnes, pas en €

Bilan carbone 2020-2050 selon 3 scénarios

Bilan carbone annuel moyen de la filière bois, 2020-2050, en Mt CO2/an (négatif = carbone retiré de l’atmosphère). Source : Note du CAE n°86, figure 2, d’après IGN-FCBA (2024).

Valoriser le puits de carbone forestier

Une tonne stockée en forêt ne vaut pas une tonne évitée : le stockage n’est pas permanent (coupes, tempêtes, sécheresses, incendies).

\text{Valeur sociale de la séquestration forestière} = 0{,}4 \times \text{coût social du carbone}

Coefficient de permanence du stockage 0 0,4 ≈ 74 €/t 1 Stockage nul toute tonne stockée est aussitôt relâchée Valeur retenue par le CAE scénario climatique intermédiaire, prélèvements tendanciels Stockage permanent la tonne stockée vaut une tonne évitée : 185 €/t

→ soit environ 0{,}4 \times 185 = 74 € par tonne de CO2 séquestrée.

Source : Note du CAE n°86, recommandation 3 ; d’après Groom & Venmans (2023)

Valeur ajoutée élargie : 11,2 Md€ (contre 3,14 Md€)

Les limites de la comptabilité augmentée

  • Pas de prix observé : on valorise avec des prix calculés
  • Forte incertitude : coût social de 40 à 376 €/t ; services récréatifs de la forêt de 3,5 à 45 Md€ selon la méthode
  • Dépendance aux choix politiques : la valeur d’action et le budget carbone découlent des cibles de la SNBC
  • Risque de doubles comptes : une partie des dommages est déjà dans le PIB
  • Monétiser le non-monétaire : donner un prix à la santé, à la mortalité, à la biodiversité

« C’est le prix à payer pour imaginer construire un indicateur synthétique. » (Insee)

À retenir

  1. Trois définitions du PIB
  2. Face au climat, trois angles morts : la frontière de production, l’absence de prix, l’usure du capital naturel
  3. Deux augmentations de la comptabilité nationale : macroéconomique, pour le climat (Insee) ; sectorielle, pour la forêt (CAE)
  4. Dans les deux cas, tout repose sur un prix du carbone très incertain
  5. Résultat marquant : corrigé du climat, le produit intérieur net de la France est inférieur de 4 à 5,5 %, mais il croît plus vite