Chapitre 8 : Qui émet, et qui devrait émettre ?

La transition en chiffres — L3

Malka Guillot

Université Grenoble Alpes

Le corpus d’aujourd’hui

Questions

  • Qui émet : les pays riches, ou les riches de tous les pays ?
  • Combien : l’ampleur des inégalités d’émission est-elle réelle, ou en partie un artefact de mesure ?
  • Avec quelles conséquences : des tonnes de CO2 aux vagues de chaleur
  • Qui devrait émettre combien ?

Plan

  1. Qui émet ? La distribution mondiale des émissions (WIL)
  2. Combien ? Les pièges de la mesure (Insee)
  3. Des émissions aux extrêmes climatiques (Schöngart et al.)
  4. Qui devrait émettre combien ? Le volet normatif

1. Qui émet ? La distribution mondiale des émissions

[Question] Pourquoi s’intéresser à qui émet ?

Le CO2 est un polluant global :

  • une tonne émise à Grenoble ou à Delhi a le même effet sur le climat
  • un marché du carbone n’a pas besoin de savoir qui émet quoi
  • et de toute façon, il faut atteindre zéro émission nette : tout le monde devra réduire

À vous (2 min, par deux) : si l’endroit et l’émetteur ne changent rien pour le climat, à quoi bon savoir qui émet ? Trouvez au moins deux raisons.

Pourquoi s’intéresser à qui émet ? Les réponses du WIL

L’effet sur le climat ne dépend pas de l’émetteur, mais la politique climatique, si (WIL, section 1.1) :

  • Équité : qui doit réduire, à quel rythme ?
  • Efficacité : réduire d’une tonne est plus facile pour un gros émetteur que pour un ménage dont les émissions servent à se chauffer ou aller travailler
  • Économie politique : savoir qui gagne et qui perd à la transition, pour la rendre acceptable
  • Incitations : les plus gros émetteurs sont aussi les mieux protégés des conséquences

[Rappel] Que mesure-t-on ?

L’empreinte carbone d’une personne = les gaz à effet de serre émis…

  • directement : quand elle brûle de l’essence ou du gaz (voiture, chauffage)
  • indirectement : pour produire les biens et services qu’elle consomme, en France ou à l’étranger

En France, en 2022 : 9,2 t CO2e par personne, dont

Origine Part
émis à l’étranger pour produire ce que nous consommons 56 %
émis directement par les ménages (logement, voiture) 17 %
émis en France pour produire ce que nous consommons 27 %

Source : SDES (2023), cité par Insee (2023).

Le WIL va plus loin : il attribue aussi aux individus les émissions liées à leurs investissements (patrimoine)

Les inégalités entre régions du monde

Émissions par habitant et par an par région (t CO2e), 2019, comparées au budget compatible avec 1,5 °C partagé également (1,9 t). Source : WIL (2023), figure 2, d’après Chancel (2022).

Les inégalités entre individus dans le monde

Émissions par habitant (haut) et part dans les émissions mondiales (bas), par groupe d’émetteurs mondial, 2019. Source : WIL (2023), figure 3, d’après Chancel (2022).

[Exercice] Des émissions par tête aux parts

À partir de la figure précédente (moyenne mondiale = 6,0 t) :

À vous :

  1. Retrouvez la part des 10 % les plus émetteurs dans les émissions mondiales à partir de leurs émissions par tête (28,7 t).
  2. Calculez le rapport T10/B50 des émissions. Comparez avec le rapport T10/B50 du revenu en France (8,5, chapitre 7).

[Exercice] La courbe de Lorenz des émissions mondiales

Avec trois groupes de tailles différentes, la formule des trapèzes du chapitre 7 devient :

B = \sum_{k=1}^{K} (p_k - p_{k-1}) \times \frac{L_{k-1} + L_k}{2} \qquad G = 1 - 2B

avec p_k la part cumulée de la population et L_k la part cumulée des émissions

À vous : placez les points (0 ; 0), (50 % ; 11,5 %), (90 % ; 52 %), (100 % ; 100 %), tracez la courbe et calculez le Gini des émissions mondiales.

Les inégalités à l’intérieur de chaque région

Empreinte carbone (t CO2e par personne et par an) des 50 % les moins émetteurs (vert), des 40 % du milieu (orange) et des 10 % les plus émetteurs (violet), par région, 2019. Source : WIL (2023), figure 4, d’après Chancel (2022).

Entre pays ou à l’intérieur des pays ?

Décomposition de l’inégalité mondiale des émissions individuelles (indice de Theil) en une composante entre pays et une composante intra-pays, 1990-2019. Source : WIL (2023), figure 6, d’après Chancel (2022).

Qui a fait augmenter les émissions depuis 1990 ?

Croissance des émissions par habitant entre 1990 et 2019, par centile de la distribution mondiale des émissions. Source : WIL (2023), figure 5, d’après Chancel (2022).

Pourquoi les riches émettent-ils plus ? Le volume

Technical box du WIL (p. 32-34) :

  • Quand le revenu augmente de 1 %, les émissions liées à la consommation augmentent de moins de 1 % : l’élasticité des émissions au revenu est positive mais inférieure à 1
  • Pourquoi moins de 1 ?
    • les riches épargnent une plus grande part de leur revenu
    • ils achètent plus de biens peu intensifs en carbone (services, loisirs)
  • Mais les émissions augmentent toujours avec le revenu : c’est un effet volume

Une élasticité inférieure à 1 ne veut pas dire que la consommation des riches est « propre » : certains biens très carbonés (carburant, voyages organisés, avion) sont consommés surtout par les plus aisés.

[Complément] Biens de luxe et biens de base

Élasticité-revenu de la demande et intensité énergétique, par catégorie de consommation, 2011 (échelles logarithmiques). Source : WIL (2023), figure 7, d’après Oswald, Owen et Steinberger (2020).

Pourquoi les riches émettent-ils plus ? Le patrimoine

  • Les émissions liées à l’investissement (construction d’usines, de machines…) sont attribuées aux propriétaires du capital
  • Elles sont négligeables pour la moitié inférieure, qui ne possède presque rien (environ 5 % du patrimoine)
  • Pour le top 1 % mondial, elles pèsent au moins autant que les émissions liées à la consommation

Qui est responsable des émissions d’une usine : le consommateur du produit, l’actionnaire qui en tire un profit, ou l’entreprise qui la dirige ?

[Complément] Perception et réalité

  • Les ménages savent-ils où ils se situent dans la distribution des émissions ?
  • Les plus aisés sous-estiment-ils leur empreinte ?

2. Combien ? Les pièges de la mesure

Le problème : il n’existe pas de « compteur carbone » par ménage

Pour connaître l’empreinte d’un ménage, il faudrait savoir, en même temps :

  1. ses caractéristiques (revenu, lieu de vie, âge…)
  2. les quantités physiques de chaque bien qu’il consomme
  3. le contenu carbone de chacun de ces biens

Aucune source ne réunit les trois

  • Émissions directes (essence, gaz) : assez facile, avec des enquêtes logement et mobilité
  • Émissions indirectes (83 % du total) : beaucoup plus difficile

La méthode usuelle : ventiler au prorata des dépenses

  1. On part de l’empreinte nationale de chaque grand poste de consommation (SDES, comptes input-output)
  2. On la répartit entre catégories de ménages selon leur part dans les dépenses de ce poste (enquête Budget de famille)

Exemple : si les 10 % les plus aisés réalisent 20 % des dépenses d’alimentation, on leur attribue 20 % de l’empreinte de l’alimentation

« Cette solution est utilisée par la plupart des travaux existants : par exemple […] [Chancel, 2022], qui relie directement revenus et empreinte carbone, et le rapport AR6 du GIEC. »

Source : Insee (2023).

Ce que donne la méthode usuelle en France

(a) Part de chaque dixième de niveau de vie dans la consommation, les émissions et l’empreinte (%). (b) Émissions par poste et par dixième (t CO2e). Source : Insee (2023), figure 1 (Budget de famille 2017, Prometheus, SDES).

Biais n°1 : l’effet prix

« Un ménage achetant une bouteille de vin à 500 € se voit attribuer une empreinte carbone associée 50 fois supérieure à celle d’un ménage achetant une bouteille à 10 €. »

Source : Insee (2023).

  • Les ménages aisés paient plus cher des biens qui remplissent la même fonction (qualité, marque, lieu d’achat)
  • Mais produire une bouteille chère n’émet pas 50 fois plus de CO2
  • Sur l’ensemble des produits : quand le niveau de vie augmente de 1 %, le prix moyen payé augmente de 0,19 %

→ La méthode des dépenses surestime l’empreinte des plus aisés et sous-estime celle des plus modestes

[Exercice] L’effet prix sur un exemple-jouet

Deux ménages achètent chacun 10 bouteilles de vin. Chaque bouteille émet 1 kg CO2e, quel que soit son prix.

Ménage modeste Ménage aisé
Prix d’une bouteille 5 € 20 €
Dépense totale 50 € 200 €

À vous : quelle empreinte « vin » la méthode des dépenses attribue-t-elle à chaque ménage ? Quelle est leur vraie empreinte ? De combien la méthode surestime-t-elle l’écart entre les deux ?

L’effet prix dans les données : le riz et le vin

Part de chaque vingtième de niveau de vie dans l’empreinte du riz (a) et du vin (b), calculée à partir des quantités (barres bleues) ou imputée à partir des dépenses (points jaunes), en %. Source : Insee (2023), figure 2 (André et al., 2023).

Biais n°2 : l’effet contenu carbone

Dans un même poste de consommation, des produits similaires peuvent avoir des contenus carbone très différents

  • fruits de saison locaux vs. fruits sous serre ou importés par avion
  • voitures neuves : 1 ligne dans l’enquête Budget de famille, 44 dans la base Empreinte de l’Ademe, avec un contenu carbone qui varie de 1 à 5

Si un groupe de ménages consomme surtout les versions peu carbonées, la méthode surestime son empreinte

Les deux effets s’additionnent : les huiles alimentaires

  • Les plus aisés consomment plus d’huile d’olive, moins carbonée que les autres huiles (effet contenu)
  • … et la paient plus cher (effet prix)

20 % les plus aisés (Q5) :

  • 19,0 % de l’empreinte selon les quantités
  • 30,4 % selon les dépenses

Part de chaque cinquième de niveau de vie dans l’empreinte des huiles alimentaires : quantités (bleu) vs. dépenses (jaune), en %. Source : Insee (2023), figure 4.

[Bilan] Ampleur réelle ou artefact de mesure ?

Ce que dit l’Insee :

  • les émissions augmentent bien avec le revenu (effet volume)
  • mais moins que ne le disent les méthodes fondées sur les dépenses
  • le biais est plus fort pour les groupes très fins (top 1 %, top 0,1 %), mal couverts par les enquêtes

Ce que dit le WIL lui-même :

« Let us stress at the onset that these numbers remain highly perfectible […]. There are various methodological ways to measure carbon footprints and none is perfect. » (WIL, 2023, p. 22)

Comme pour le revenu (chapitre 7) : ce qu’on compte et comment on le compte déterminent ce qu’on voit.

3. Des émissions aux extrêmes climatiques

Changer d’objet : des tonnes aux degrés

Schöngart et al. (2025) posent une question contrefactuelle :

Quel climat aurions-nous en 2020 si tel groupe (les 10 %, 1 %, 0,1 % les plus riches) n’avait pas émis depuis 1990 ?

Trois étapes :

  1. Retirer les émissions du groupe (données de Chancel, 2022), gaz par gaz (CO2, CH4, N2O)
  2. Les transformer en température moyenne mondiale avec un modèle climatique simple (MAGICC)
  3. Les traduire en températures et précipitations locales, mois par mois, avec un émulateur de modèles du climat (MESMER)

Qui a réchauffé la planète depuis 1990 ?

(a) Hausse de la température moyenne mondiale 1990-2020 attribuée aux top 10 %, 1 %, 0,1 % mondiaux ; (b) hausse hypothétique si tout le monde avait émis comme chaque groupe ; (c) composition des groupes ; (d) revenus. Source : Schöngart et al. (2025), figure 2.

[Méthode] Le facteur d’inégalité climatique

\text{CIF}_{\text{groupe}} = \frac{\text{contribution du groupe au réchauffement}}{\text{part du groupe dans la population} \times \text{réchauffement total}}

À vous : le top 10 % mondial est responsable de 0,40 °C sur 0,61 °C. Retrouvez son CIF. Quel serait le CIF de la moitié inférieure si elle était responsable de 0,03 °C ?

Des degrés aux vagues de chaleur et aux sécheresses

Nombre supplémentaire de mois de chaleur extrême (a, c, e) et de sécheresse extrême (b, d, f) sur 100 ans, attribuables au top 10 % mondial. Source : Schöngart et al. (2025), figure 3.

Des émissions qui traversent les frontières

Mois de chaleur extrême supplémentaires (sur 100 ans) dans quatre régions vulnérables, attribuables aux top 10 % (gauche) et top 1 % (droite) de Chine, des États-Unis, de l’UE et de l’Inde. Source : Schöngart et al. (2025), figure 4.

[Limites] Ce que l’article ne dit pas

Les auteurs listent eux-mêmes leurs hypothèses :

  1. Comptabilité par la consommation (et la propriété du capital), plutôt que par la production
  2. Méthode « but for » : le résultat dépend de l’ordre dans lequel on retire les émetteurs et du scénario contrefactuel
  3. Aléas seulement : ni l’exposition ni la vulnérabilité des populations ne sont prises en compte
  4. Données modélisées, et répartition des gaz (CO2, CH4) par revenu inconnue

« Our analysis does not explicitly assign full responsibility for resulting climate impacts, nor does it determine fair emission levels for any income group. » (Schöngart et al., 2025, p. 632)

4. Qui devrait émettre combien ?

Le volet normatif : de « qui émet » à « qui devrait émettre »

  • Les parties 1 à 3 sont positives : elles décrivent qui émet
  • La question « qui devrait réduire, et de combien ? » est normative : elle exige un critère de justice

Les documents du corpus en mobilisent plusieurs, souvent implicitement :

Critère Exemple dans le corpus
Égalité par tête budget de 1,9 t par personne (WIL) ; « part égale » des CIF (Schöngart)
Responsabilité historique Amérique du Nord + Europe = moitié des émissions depuis 1850 (WIL)
Besoins de base niveau de vie décent (WIL, section 1.5)
Capacité effort plus facile pour les gros émetteurs (WIL, section 1.1)

Critère 1 : l’égalité par tête

Si on partage également le budget carbone 1,5 °C : 1,9 t CO2e par personne et par an jusqu’en 2050

  • Aux États-Unis : 21 t en moyenne, 70 t pour les 10 % les plus émetteurs
  • Pour atteindre l’objectif américain pour 2030 (environ 10 t par personne), ce top 10 % devrait réduire ses émissions de plus de 80 %
  • La moitié inférieure de la population américaine est déjà proche de cet objectif

« No group in the US is in line with equally split global carbon budgets […], but all groups do not have the same mitigation efforts to make to get there. » (WIL, 2023, p. 28)

Critère 2 : les besoins de base

Éradiquer la pauvreté fait-il exploser le budget carbone ?

  • L’énergie consommée aujourd’hui dans le monde est environ 3 fois celle qui suffirait à assurer un niveau de vie décent à tous (alimentation, logement, santé, mobilité ; Kikstra et al., 2021)
  • Faire passer un tiers de la population mondiale au-dessus du seuil de pauvreté (3,2 $ par jour) augmenterait les émissions mondiales d’environ 5 %, contre environ 15 % pour les émissions du top 1 % (Bruckner et al., 2022)

→ Distinguer les émissions de subsistance et les émissions de luxe

Source : WIL (2023), section 1.5 et résumé, figure C.

Critère 3 : qui est responsable de quelle tonne ?

Une même tonne de CO2 peut être attribuée à…

Acteur Méthode Exemple
le pays où elle est émise comptabilité territoriale inventaires nationaux (chapitre 2)
le consommateur final empreinte Insee, SDES
l’actionnaire de l’usine empreinte + patrimoine Chancel (2022), WIL, Schöngart
l’entreprise qui extrait le carbone production Carbon Majors : 100 entreprises, 71 % des émissions industrielles

Chaque convention est légitime, mais une tonne ne peut être comptée qu’une fois : choisir une convention, c’est déjà choisir qui est responsable.

Ce que les gens jugent juste

  • Pour le revenu, on distingue ce que les gens perçoivent (qui gagne combien ?) et ce qu’ils jugent juste (qui devrait gagner combien ?)
  • Même question pour les émissions : les citoyens trouvent-ils juste que les plus gros émetteurs fassent plus d’efforts ?
  • Enjeu d’acceptabilité : les politiques perçues comme injustes sont rejetées (gilets jaunes, chapitre 9 ; soutien citoyen, chapitre 11)

À retenir

À retenir

  1. Qui émet : dans le monde, les 10 % les plus émetteurs sont responsables de près de la moitié des émissions, le top 1 % de plus que toute la moitié inférieure ; l’inégalité est désormais surtout à l’intérieur des pays (WIL)
  2. Pourquoi : un effet volume (élasticité des émissions au revenu positive, mais inférieure à 1) et le patrimoine (émissions liées à l’investissement)
  3. Combien : les méthodes qui répartissent l’empreinte au prorata des dépenses surestiment l’écart riches / pauvres (effet prix, effet contenu carbone) ; l’écart existe, mais il est plus petit (Insee)
  4. Avec quelles conséquences : le top 10 % mondial a causé environ deux tiers du réchauffement depuis 1990 et contribue 6 à 7 fois plus que la moyenne aux extrêmes, souvent loin de chez lui (Schöngart et al.)
  5. Qui devrait émettre : une question normative (égalité par tête, besoins, responsabilité, capacité) ; même le choix d’une convention comptable l’est

La prochaine fois — séance 9

TD (1h) : IPP (effets redistributifs de la fiscalité carbone) + IPP (émissions et perte d’autonomie) — voir td/td9-brief.qmd du chapitre 9.

Cours (1h) : qui paie — incidence d’une taxe carbone.